The Witcher │ ★ 8

The Witcher │ ★ 8

Inoubliable et résolument attachant, The Witcher est tellement truffé de bonnes choses qu’à la longue, on oublie qu’il est aussi farci de défauts et on en retient que les bons souvenirs. C’est traître, et ça fait tout drôle quand on essaye d’y rejouer 12 ans plus tard.

Je vais quand même tenter de mettre mes sentiments de côté et d’en faire une analyse un tant soit peu objective, mais cela n’en reste pas moins le point de vue d’un fan hardcore de la série.

J’avais précommandé le premier jeu, bien longtemps avant que la licence ne devienne un succès, avant la parution Française des romans de Sapkowski, et avant que le nom “CD Project” soit connu de la plupart des joueurs. A l’époque, le projet et ses premiers artworks m’avaient tellement enthousiasmé que je l’ai même précommandé d’emblée en version collection, accompagné d’un artbook absolument fantastique.

Depuis, j’ai joué aux deux épisodes suivants et leurs extensions, lu tous les romans, regardé la série de Netflix et la version Polonaise à petit budget dont les effets spéciaux ressemblent à des cutscenes de PS1. Autant dire que pour l’objectivité, vous repasserez.

L’histoire en 143 mots

Vous incarnez Geralt, “Sorcelleur” bien connu de son pays, anti-héros gothique et chasseur de monstres assermenté. Taciturne, ténébreux et séducteur, il aime par dessus tout les femmes, de toutes sortes et classes sociales et ne rechigne jamais à trucider les bestioles qui encombrent les jardins de ses compatriotes, contre espèce sonnante et trébuchante.

Quand le QG des Sorceleurs se fait attaquer par de mystérieux assassins, il part enquêter dans la région de Wyzima pour faire le jour sur les complots qui s’y trament et goûter aux charmes des autochtones peu farouches.

Ce n’est que le début d’une enquête particulièrement complexe qui vous fera aller des campagnes bouseuses en banlieues pouilleuses, et jusqu’aux quartiers rupins où Geralt se retrouvera mêlé à des intrigues de cours et impliqué malgré lui dans les complots et trahisons des grands de ce monde.

La larme à l’oeil

Le jeu brille avant tout par le charme de son univers. En marge des clichés de l’héroïc fantasy, l’univers de The Witcher n’est pas saturé de magie, la population y est majoritairement humaine et les sous-races y sont réduites en esclavage ou entassées dans des ghettos crasseux.

Et comme je vous entends déjà protester : les romans ont été écrits avant Game of Thrones qui a popularisé la Dark fantasy, et le jeu est paru avant Dragon Age qui a largement pioché dans l’univers et l’ambiance des écrits de Sapowski.

C’est un univers sombre et rugueux, qui n’invite pas spécialement au voyage, mais en même temps beaucoup plus vivant et crédible que ce que nous avait servi la Fantasy depuis des années, entre Tolkien, Donjons & Dragons et tous leurs produits dérivés.

Le jeu était visuellement éblouissant en 2007, suffisamment pour être toujours très regardable en 2021. On y visite des extérieurs naturels joliment bucoliques, des environnements urbains criant de vérité, des intérieurs sombres et contrastés, avec des jeux d’ombres et de lumières qui flattent la rétine.

Si Wizima, la métropole, est aussi belle est vivante, c’est aussi parce que les nombreux personnages qui y déambulent sont dotés d’un comportement simple mais crédible : ils discutent entre eux, s’abritent quand il pleut, se plaignent de l’âpreté de leur labeur (en campagne) ou de futilités mondaines (en ville).

On explore une grande variété de lieux allant du lugubre à l’enchanteur et j’étais sans cesse surpris par le souci du détail et l’authenticité qui s’en dégage, alors qu’il s’agit clairement d’un cadre fictif qui ne se veut en aucun cas réaliste.

Certains décors évoquent même une réelle poésie et on pourrait trouver au jeu une dimension contemplative quand on se retrouve à barboter au milieu des nénuphars en fleurs ou à courir sur des berges verdoyantes entre les rayons dorés du soleil de midi.

La contrepartie : le découpage du territoire en zones séparées par des temps de chargement. Les zones sont vastes et les chargements sont devenus anecdotiques (en 2007, il fallait parfois compter plusieurs minutes) mais certaines branches de l’intrigue imposent de nombreux aller et retour et vous allez vite en avoir soupé.

Le character design est lui aussi de haute volée. Geralt en impose, aux antipodes du jeune premier propre sur lui, et ne pêche que par une animation qui prête à sourire, notamment le combat en style lourd. Il faut le voir brandir son épée au-dessus de sa tête comme un abruti. Oh, et l’animation de course que vous verrez sans cesse du début à la fin du jeu, c’est dommage de l’avoir ratée à ce point.

Le design des NPC est de la même trempe mais n’a pas toujours bien vécu l’usure du temps et on voit vite les modèles de personnages se répéter. C’est à tel point que même l’un des personnages clef de l’enquête s’est vu affubler d’une apparence générique et vous croiserez son clone un paquet de fois pendant l’aventure.

A l’inverse, les créatures sont nombreuses et variées. Le bestiaire va de la goule au brigand en passant par le monstro-plante et le mini-kraken, toutes sortes d’animaux, de soldats en colères, de revenants plus ou moins décomposés et j’en oublie beaucoup. On a beau rencontrer beaucoup des figures imposées de l’héroïc fantasy, le design unique du titre parvient à les rendre singulières et parfois dérangeantes.

Notons enfin que la plupart des femmes sont rousses, dans The Witcher, ce qui est un brillant choix de design, et me donne l’envie de déménager urgemment en Pologne.

La larme à l’oreille

Les dialogues sont entièrement doublés. Assez mal. Il paraît qu’une partie du texte a été ré-enregistrée pour la sortie de la version “Enhanced” mais la différence ne m’a pas semblé spécialement remarquable.

Sur la version de base, en tous cas, Geralt est souvent convaincant mais de nombreux NPC en font des caisses, tandis que d’autres sont franchement irritants. La version Anglaise ne vaut pas nettement mieux que la VF et comme les gens qui vous apostrophent dans la rue ne sont pas doublés, le passage en version Polonaise n’est pas non plus idéal.

La musique, en revanche, fait un sans-faute magistral, avec un nombre incroyable de compositions tantôt farouches et rythmées, tantôt mélancoliques ou joyeuses.

Ses mélodies envoutantes vous hanteront pendant longtemps, surtout si vous avez le bon goût de vous procurer la bande original intégrale (une partie est disponible avec la collector) qui comprend plus de 6 heures de musiques, dont un excellent album “Music inspired from the game” : des groupes très variés reprennent les thèmes du jeu pour les adapter librement ou proposent des compositions inédites.

Witcher moins le quart

Même si j’ai moi-même une préférence pour les intrigues politiques alambiquées de The Witcher 2, le premier opus est généralement considéré comme l’épisode le mieux écrit.

C’est une belle histoire, bien racontée, dont on ne devine pas facilement le dénouement, et qui réserve de nombreux rebondissements, des surprises, des faux semblant et beaucoup de personnages équivoques dont il est difficile de déchiffrer les motivations.

De nombreuses cutscenes ponctuent l’aventure, avec parfois de jolies scènes d’action ou des séquences coquines qui restent très sages. Oh, et l’intro CGI du jeu est dans mon Top 3 des meilleurs cinématiques jamais produites, en plus d’adapter une scène emblématique du roman avec une fidélité remarquable.

La fin est incroyable. Je ne l’avais pas comprise à l’époque, et même la seconde fois, je serais passé à côté de beaucoup de choses sans l’analyse remarquable de Joseph Anderson qui décortique le jeu d’un bout à l’autre pendant 4 heures d’essai-vidéo sur Youtube (à voir absolument pour tout fan de la série, après avoir terminé le jeu). Mais quelle fin !

Le prix de la neutralité

L’aventure est émaillée d’un grand nombre de dialogues interactifs, toujours très bien écrits. Mais ne vous attendez pas à du Telltale, ni même à du Bioware en termes d’interactivité : vous vous contenterez le plus souvent de choisir l’ordre des répliques que vous direz toutes.

Cela donne toutefois l’occasion à quelques choix moraux car le jeu propose plusieurs embranchements dans la quête principale ou les intrigues annexes.

Le jeu met l’accent sur ces choix et conséquences, reprenant la thématique du “prix de la neutralité” qui revient fréquemment dans les romans : jusqu’où Geralt peut-il rester neutre avant que sa neutralité ne devienne un choix en elle-même ? Et est-il moralement acceptable de rester sans rien faire quand on a le pouvoir d’intervenir et d’aider ses semblables dans le besoin ? Ou comment choisir le moindre mal et vivre avec les conséquences de mauvais choix.

La trame dans son ensemble est linéaire, contrairement à ce que fera The Witcher 2 quelques années plus tard, mais vous serez confrontés à des choix dont les répercussions ne sont pas immédiates. Il peut même arriver qu’une décision apparemment anodine engendre des conséquences  bien plus importantes ou tragiques que prévu. C’est un aspect du jeu qui est introduit dès le début, lors de l’attaque du fort des Sorceleurs au cours de laquelle vous pouvez choisir d’accompagner Triss à la poursuite du chef des assaillants ou de rejoindre vos compagnons dans le hall pour défaire les attaquants.

Certains choix sont donc plutôt stratégiques, mais vous serez aussi confronté à un choix politique d’envergure, quelques dilemmes moraux qui en appelleront à votre humanité et votre jugement, ainsi qu’un dilemme romantique qui pourrait bien faire dérailler votre vie amoureuse.

Grosse panne de rythme

L’aventure se déroule avec une certaine fluidité, durant une quarantaine d’heures, mais attendez-vous tout de même à une baisse de régime lors de l’arrivée entre les murailles de Vizima. Toute la partie des quartiers intermédiaires (ni la campagne environnante ni quartiers bourgeois) et l’interminable marais-forêt auraient presque pu me faire lâcher l’affaire, à l’époque, avec beaucoup trop d’allers et retours.

C’est d’autant plus dommage qu’il s’agit du chapitre le plus ambitieux narrativement, avec une énorme enquête policière qui vous fera interroger de multiples suspects et suivre plusieurs pistes en parallèle pour tenter de reconstituer les faits, découvrir qui ment, et localiser la cible de votre traque.

Ce chapitre est bourré de bonnes choses, de personnages inoubliables et de scènes touchantes, mais particulièrement la deuxième fois, j’ai vraiment eu du mal à endurer le marais malgré quelques très bonnes quêtes lovecraftiennes.

A mes yeux, c’est vraiment lors de l’arrivée dans les beaux quartiers que le jeu prend son essor, avec des enjeux beaucoup plus clairs et une intensité qui ne fait qu’augmenter. Et oui, la présence de Triss y est pour quelque chose.

Trop de combats tue le combat

Les RPG sont souvent indissociables de longues virées dans des souterrains lugubres ou des marais fangeux. The Witcher n’y fait pas exception mais propose au moins un système de combat original, en temps réel.

Pour autant, ce n’est pas une franche réussite. Le système s’apparente à une sorte de QTE géante durant laquelle il suffit de cliquer en rythme et le placement du personnage n’est que rarement crucial.
A ce titre, je conseille vivement de s’investir dans l’alchimie et de forcer sur la magie du personnage qui permet de donner plus de variété aux affrontements, avec pas mal de spécialisations.

Ces spécialisations s’appliquent aussi au corps à corps qui propose trois styles distincts à interchanger selon la corpulence de vos adversaires ou leur nombre.

Le jeu ne donne pas dans la surenchère d’affrontements à la chaîne, comme dans un KOTOR ou un Dragon Age, mais on en vient facilement à trouver le temps long dans les marais, par exemple, et on a l’impression d’avoir vite fait le tour du système de combat auquel j’aurais préféré quelque chose de plus nerveux ou de plus tactique.

Du bonheur à tartiner

Le jeu est plein de bonnes idées, de petits jeux, de bonus permettant de faire passer plus agréablement l’aventure et de rompre la monotonie qui pourrait s’y installer. Sans entrer dans les détails, je citerai :

  • Un grand nombre de petites romances ou d’aventures d’un soir (une vingtaine au total) avec tout ce que Vizima peut compter de jouvencelles, paysannes, prostituées, princesses, Dryades, vampires et j’en passe. Chaque conquête se mérite de façons variées, par la quête d’un cadeau à leur offrir ou une tirade enjôleuse, et donne lieu à des petites scénettes suggérées mais gentiment affriolantes ainsi que l’obtention d’une carte à collectionner à l’effigie de votre belle.
  • Le tarot de dés, un mini jeu joliment représenté mais pas passionnant qui vous permettra de gagner de l’argent mais aussi parfois de faire avancer des intrigues.
  • Des concours de lutte dans les tavernes sont également une source de revenu et de gloire. C’est juste un peu trop facile mais ça reste amusant.
  • La consommation d’alcool et de drogues a des effets visuels assez incroyables, et des conséquences rigolotes quand vous mélangez les deux, comme dans la vraie vie.
  • L’alchimie est optionnelle mais se révèle très utile en combat. Dans la version de base du jeu, l’ergonomie de l’inventaire dissuade de s’en servir mais le problème a été corrigé depuis.
  • Vous aurez l’occasion de participer à une soirée picole très drôle, avec chansons et jeux d’ivrognes ou encore à une soirée mondaine huppée, avec son cheptel d’invités de marque. Il n’en faut pas plus pour raviver mes meilleurs souvenirs de Landstalker.

Revisité en 2020

13 ans plus tard, j’ai enfin pris le temps de rejouer à The Witcher et l’ai laborieusement terminé dans sa “Enhanced Edition”. Alors que j’avais adoré le jeu à l’époque, j’en suis ressorti avec des sentiments plus mitigés.

Est-ce que je recommanderais le jeu aujourd’hui ? Oui, mais uniquement aux fans les plus passionnés de la série, avec un penchant pour le retro mal conservé.

Le jeu est toujours aussi beau et la direction artistique fait oublier la tech datée, la musique m’enchante autant qu’à l’époque et l’univers/personnages me plaisent encore plus que quand je les ai découverts la première fois.

Mais à côté de ça, The Witcher a tellement de problèmes que cette fois, je n’ai pas pu les ignorer et ça m’a souvent gâché le plaisir : des séquences buguées et irritantes, des combats imprécis au possible, des corruptions de sauvegardes qui font que d’un coup la magie arrête de fonctionner et des boss tous plus affreux les uns que les autres.

Je me souvenais de l’horrible boss chien de l’acte 1 mais c’est vraiment loin d’être le seul. Certains combats contre des groupes sont insupportables mais d’autres ‘vrais’ boss comme la dernière confrontation avec Javed m’ont donné envie de lâcher l’affaire et j’ai vraiment dû me forcer pour ne pas désinstaller le jeu avant la fin.

Après cette revisite tardive, je devrais lui retirer un point, mais on touche aux limites de mon objectivité.

8

8/10

Ecrire un commentaire